La création commence souvent par une petite graine plantée dans le terreau fertile de l’imagination. Une simple lecture, une musique, une image, un concept peuvent ainsi marquer l’esprit au fer rouge.

Puis une occasion se présente. Parfois il s’agit d’un jeu du hasard, d’une rencontre, mais parfois aussi c’est une évidence qui s’impose d’elle-même. Le comédien et le musicien m’étaient proches depuis des années, mais s’il nous était déjà arrivé de nous imbriquer dans des projets artistiques communs, jamais nous n’avions pris les rennes de notre imaginaire. Il en faut peu parfois. Une soirée arrosée, l’aveu d’un texte qu’on aimerait monter un jour et une lecture d’extraits suffisent parfois à monter les projets les plus fous.

Novecento, pianiste retrace l’idée d’une rencontre aux multiples facettes: entre le texte et la musique, le comédien et le musicien, le narrateur et Novecento, la réalité et le souvenir, la terre et la mer, les artistes et le public…

L’histoire raconte, sous la plume d’Alessandro Baricco et par la forme d’un monologue, le destin atypique et émouvant de Danny Boodman T. D. Lemon Novecento, le plus grand pianiste ayant joué sur l’océan. Un texte à la croisée des chemins entre théâtre, conte, musique et poésie. Vaste programme donc.

Dans un premier temps, puisque le parti-pris était de mettre un comédien et un pianiste sur scène, il fallait veiller à ce que la musique épouse parfaitement le texte et vice-versa, sans jamais se heurter. Pour aider à cette fluidité, le musicien est devenu partie intégrante du récit, une oreille attentive à qui le comédien raconte encore et encore l’histoire du pianiste. Le musicien enrichit le récit de sa propre expérience et forme ainsi un appui précieux pour le comédien.

Dans un second temps, l’intention était de créer du mouvement, de concevoir le jeu théâtral comme une partition musicale: des ruptures de rythme avec des moments fortissimo et d’autres piano. Il fallait jouer avec les émotions comme avec les cordes d’un instrument et tenter d’accrocher le spectateur pour ne plus le lâcher dans cette incitation au voyage.

L’action se situe volontairement dans un espace flou propice à l’évasion. On y voit tantôt un bar où le personnage dévoile ses souvenirs, tantôt le pont du bateau où se déroule l’action, tantôt une scène de théâtre où le comédien s’amuse à prendre à parti le public pour mieux briser le quatrième mur.

Le musique souligne et rythme l’histoire avec la précision d’un métronome et aide le comédien à transporter le public d’un endroit à un autre, à le faire plonger dans cette ambiance si particulière des années 20, en pleine explosion du jazz.

Les décors et les lumières appuient ce roulis permanent de mots et de notes. Des tentures renforcent l’onirisme du souvenir, captent les lumières dansantes et rappellent les vagues de l’océan.

Le travail d’un an. Il n’y a plus qu’à.

Le spectacle est présenté devant une salle comble. Un public acquis, puisqu’essentiellement composé d’amis et de soutiens, mais grâce auquel nous ressentons une réelle symbiose alchimique. Nous ne doutions pas du potentiel du spectacle, mais les retours dithyrambiques finissent de nous persuader que le spectacle a les moyens de s’envoler et d’emmener à son bord bon nombre de spectateurs dans un lieu étrange et merveilleux où la musique côtoie les mots.

Mais bientôt c’est la désillusion. Peu de temps après la première, au moment où nous essayons tant bien que mal de mettre en place d’autres dates, la nouvelle tombe comme un coup de massue : les droits exclusifs du texte ont été achetés par une société de production parisienne.

Personne, qui qu’il soit, n’a désormais le droit de jouer la pièce sous peine de poursuites, en dehors bien sûr des artistes travaillant pour cette société de production.

Payer des droits d’auteur lorsqu’on joue un texte est une chose, s’en offrir l’exclusivité à prix d’or en est une autre. C’est une pratique anti-culturelle plus répandue qu’on ne le pense, surtout à Paris. La preuve que le théâtre, ce ventre fertile peuplant le silence, appartient encore, quoiqu’on en dise, à une certaine élite.

Dans un sursaut d’insoumission et de fierté, nous tentons de nous débattre. Pas par la finance car nous ne faisons pas le poids, mais en jouant vaille que vaille le spectacle en « pirates » dans des répétitions ouvertes ou dans des bars. Mais un lent et inexorable deuil prend place et la réalité finit par nous rattraper. Notre spectacle est mort-né.

Cependant, les droits d’exclusivité sur un texte devant se renouveler chaque année, un espoir demeure. Mais le spectacle joué par André Dussolier cartonne. Le Molière qu’il a obtenu pour sa prestation prolonge sa tournée et les salles dans lesquelles il joue ne désemplissent pas. Il ne s’agit d’ailleurs pas ici de mettre en cause son travail sur la pièce, probablement superbe. L’idée est de bien souligner qu’il est différent du notre, et que c’est la pluralité d’interprétions d’un texte qui en font aussi sa richesse. A condition bien sûr, qu’on puisse donner sa chance à ces autres interprétations.

Aujourd’hui, presque quatre ans après sa création, le droit de jouer Novecento, Pianiste nous est toujours refusé. Chacun est passé à d’autres projets, d’autres chemins de vie. Mais le désir de rejouer fièrement ce spectacle la tête haute brûle encore quelque part en nous.

Et parce que le désir nourrit les hommes, je sais que nous pourrons un jour présenter de nouveau notre création.

Promis, on vous tiendra au courant !

Romain Pierrot

(Photos tirées du spectacle mis en scène par l’auteur de ces lignes)

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Join the discussion 2 Comments

  • eloise dit :

    Affaire à Suivre…

  • Bérénice dit :

    J’ai assisté un jour à un spectacle de ce genre. Mon compagnon l’avait mis en scène. J’étais enceinte de notre premier enfant et à deux jours du terme. C’était beau ! Deux naissances se jouaient dans sa vie! Ce spectacle magnifique et sublime a soulevé le public comme une vague. Tout le monde vivait le texte et la musique . Accord magique des spectateurs et de la pièce. Je sentais mon fils bouger et je savais son père en haut dans la régie fébrile de connaître cette intense émotion de voir son spectacle prendre vie et de savoir son enfant sur le point de naître, là , dans cette émotion collective. Quelques jours plus tard notre fils naissait . Il a failli porté en deuxième prénom le nom du personnage principal.
    Je comprends donc ce profond regret de ne pas pouvoir faire vivre un spectacle si fort.
    Espérons que le vôtre puisse revenir sur scène !

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