La toile se déchire. Un peu curieuse cette fille. Lui, un gaillard un peu étrange aussi, peut être même franchement dérangé par la solitude et par la vie que cela fait d’être cuit au soleil pacifique. Il est grand. Il est athlétique. Une espèce de vulgarité réside dans les traits de sa bouche, épaisse et plutôt grossièrement dessinée. Il porte une chemise plus très nette, mais il est rasé de près. L’air de fuir quelque chose de plus grave qu’une faillite.

Mais revenons à elle un instant. D’un âge peu définissable, elle a un corps bien planté là, robuste, élancé tout de même à cause de la grâce particulière de ses poignets et de ses chevilles. Des attitudes ou bien des traits enfantins. Un visage de statue: fin, régulier, proportionné, yeux nets et expressifs. Une mobilité sur ce visage qui eût pu être modèle de marbre, qui faisait d’un instant jaillir la beauté aussi bien que la laideur.

Le contexte à présent. Voici. Sa tente prend l’eau et ce n’est pas commode. Alors la fille curieuse et l’homme étrange font un partage.

L’intrigue en elle-même est dès lors cousue de fil blanc, mais peut-être y a-t-il malgré tout quelque intérêt à l’imaginer, juste pour voir où mènent les histoires que l’on connait déjà bien, mais dont chaque détail recouvre un nouveau mythe, du type de celui qui suit. Lui, il a pris sa main à elle, avec douceur, ce qui n’était pas prévisible compte tenu de ce qu’il dégageait tout à l’heure de peu subtil.

-« Racontons nous une histoire! Raconte moi une histoire, aller! »

-« Quelle histoire » mais ici impossible de retrouver dans les archives les plus précises le signe de ponctuation qu’elle employa. Imaginez donc que si ce fût une exclamation, elle friserait l’ironie, alors qu’une interrogation ferait d’elle une héroïne sans relief. Mais si elle avait usé des points de suspension…Eh, bien chacun sait ce que sont aux femmes les points de suspension n’est-ce pas?

Lui-même, à vrai dire, ne savait pas trop où il voulait en venir avec cette proposition. Il corrigea donc: « Je ne sais pas. Parle moi de toi ».

Silence. Elle se tait. Puis cette vérité qu’il jette avec violence, puisqu’il ne pouvait pas nous surprendre plus longtemps avec un raffinement qui lui était étranger.

-« Tu as l’air d’avoir treize ans et demi. C’est pas possible! Une femme comme toi! Se conduire ainsi! Gênée, non effrayée, mais ici pourtant, avec moi! Laissant ta main dans la mienne, ou offrant tes cheveux! Te conduis tu toujours ainsi? Non…avec moi seul?

Silence. Elle avait fait le serment de ne jamais s’expliquer. Mais c’était plutôt une excuse pour ce silence là.

Il ne l’embrasse pas. il ne l’étreint pas tout à fait. Il vole quelques morceaux. Et surtout, il s’enivre de ses cheveux.

Elle ne fait ni ne dit rien du tout. Comme noyée, elle abandonne. Tout. Ce n’est pas qu’elle s’abandonne. C’est qu’elle abandonne l’idée que l’on puisse pour une fois ne pas être seul, ne pas être faux, ne pas être lâche.

Elle abandonne l’idée qu’elle pouvait changer.

Le passé sans regrets, ne serait-ce pas un passé mort, qui ne nous appartiendrait plus; qui, à la limite, ne nous regarderait plus ? Ce passé là serait celui de n’importe qui. De ceux que l’on oublie. Mais regretter, ah! regretter, mes amis, voilà une façon bien honnête de faire du passé une force en vie, une présence qui vibre encore. Une vague. Un mythe.

Valériane Des Voies

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