Ici commence une nouvelle série où je jure de cacher tout ce que tu ne saurais voir, cher lecteur; où je te dirais la vérité, peut-être, et où tu en penseras ce que tu voudras, si tu veux. Les différents événements qui y seront rapportés ne respecteront ni chronologie, ni logique, ni rien d’autre, puisqu’ils furent vécu « en dormant sur un cheval »*

Cette histoire commence sur un port d’Amsterdam où il n’y a avait pas plus de marins qu’ailleurs. Cela faisait deux ou trois jours, tout au plus, que j’étais arrivée dans cette ville étrange où le bon goût laissait à désirer, c’est-à-dire qu’il se faisait attendre, et qu’après l’avoir beaucoup attendu, il ne se laissait qu’apercevoir un instant. Quant à moi je ne crois pas avoir eu la chance de pouvoir même le deviner. Au cas où tu douterais de la pertinence de mon analyse, sache que j’y ai vu, entre autres atteintes éhontées au « chic », un crâne en grains de maïs, un robot doré et clinquant dans une boule à neige peu onéreuse, plusieurs vendeurs de mercedes, des banquiers, des anglais tout rose, et des filles habillées de néon exposées au regards des passants nigauds, qui prenaient leurs seins pour des attractions touristiques, et même une passante bigote qui passait entre les vitrines pour se repaître du spectacle de ce qu’elle prenait pour les flammes de l’enfer tout en posant une main prude sur les yeux de son fils, qui demandait, angélique, pourquoi il ne pouvait pas regarder ce qui suscitait chez sa tendre mère tant d’émois. Il faut avouer que les vertus éducatives d’un passage dans les ruelles les plus rouges d’Amsterdam sont discutables. Si le pauvre garçon avait pu au moins voir les seins, qui sait s’il n’aurait pas vu aussi qu’il y avait des femmes pour les porter. J’ai croisé également quantités de sabots en plastique imitant ceux qui sont en bois, mais de taille plus réduite, adaptée aux portes clés, aux décapsuleurs ou aux portes de frigidaires. Chacun de ces petits objets représentant les besoins vitaux du voyageur moderne. Aussi impressionnante que cette liste des merveilles du mauvais goût puisse paraître, elle n’est pas exhaustive. Tu vas le découvrir dans une minute. Peut-être moins.

Ainsi donc, ayant déjà survécu plus de 72 heures aux charmes kitschs de la capitale hollandaise, je décidais d’aggraver mon cas en allant danser en imprimé léopard (seulement le haut car je n’étais que partiellement contaminée par l’atmosphère ambiante) et en discothèque. Avant d’aller plus loin, il est utile de préciser que je déteste en général les discothèques, qui m’évoquent un peu les parties de chasse à la galinette cendrée qui nous faisaient tant rire, et où les chasseurs ivres tiraient sur des poules en cage au gros plomb. Mais je m’étais laissée convaincre -on ne m’y reprendra peut-être plus, ou du moins plus aussi facilement- que puisque la boîte de nuit hollandaise sur laquelle j’avais imprudemment jeté mon dévolu était gay, l’ambiance y serait bon enfant. Le lien logique est ici assez peu étayé, je te l’accorde. On peut admettre à la rigueur une corrélation, guère plus. Néanmoins, un goût de l’aventure, sans lequel le nombre d’épisodes de cette série aurait été amoindri, et une certaine naïveté dont je parviens encore à tirer quelque fierté, me poussèrent à entrer dans l’établissement de danse.

La première drag-queen arborant un pull-over à motif de père Noël aurait dû m’alerter sur le potentiel exalté, et chaotique de la soirée qui commençait. D’autant que nous étions encore en automne. Note bien que ce n’est pas du tout la spectaculaire dame blonde qui me paraissait suspecte: elle était chez elle et le public était assez ouvert pour accepter une petite hétérosexuelle sans aucun signe d’extravagance et donc ennuyeuse à souhait. C’est bien sa tenue qui m’étonnait un peu. Confiante, j’avançais donc malgré les vêtements à l’effigie de Rodolf; malgré les gigantesques boucles d’oreille sapin; malgré les paillettes collées aux lèvres des divas de la soirée et conséquemment assez rapidement collées à mes joues que chaque reine saluait comme si une longue amitié nous unissait; malgré la distribution à la petite cuillère d’un gigantesque gâteau à la crème, à laquelle chacun se présentait hilare; malgré les regards louches d’un fort petit homme chauve, qui manifestement trouvait quelques mérites à la morphologie féminine; malgré tout, enfin, j’avançais sur la piste de danse. Et je m’amusais beaucoup, à vrai dire.

Je n’étais plus très loin de croire que décidément cette soirée était tout ce qu’elle avait promis, et même beaucoup plus drôle et instructive que je ne l’avais d’abord supposé lorsque je sentis un jet chaud et odorant dans mon dos. J’ai pensé à un verre renversé. Mais l’absence de verre dans la main de celui qui s’avançait, titubant une main sur la bouche et les yeux écarquillés, infirma vite cette première hypothèse. Je compris, peut-être plus vite que toi, lecteur, puisque je n’ose décrire plus précisément l’incident, ce qui est advenu. L’odeur qui était maintenant sur moi n’était plus que relent d’alcool et il s’en dégageait une acidité que chacun reconnaîtra comme étant d’origine gastrique. Par réflexe, et par instinct de survie j’enlevai mon haut (tu te souviens qu’il est léopard, je n’y suis donc pas très attachée), mais rassure toi, ce ne fût pas là une atteinte à ma pudeur puisque mon soutien-gorge passait pour une tenue décente, et puis qu’aucun des convives ici présents ne prêtait attention, de toute façon, à une poitrine de taille moyenne et faite de chair, lui préférant de loin les torses virils ou les mamelles colossales et siliconées des Queens. Le coupable, toujours instable sur ses jambes fines, la mêche abîmée par les mouvements intenses qu’il avait dû faire pour suivre le rythme de la musique et de la fête, balbutia d’une voix légèrement nasillarde « Oh my god, I’m so sorry ». Puis il se retourna, rit de bon cœur, et retourna danser comme un petit fou, me laissant là, un peu pantoise et assez franchement écœurée. En plus de bénéficier d’une curiosité et d’une naïveté sans limite, je dispose aussi d’un caractère affirmé et puissant, au nom duquel, ce soir là, je ne dis pas un mot d’agacement, mais quittai poliment et rapidement les lieux de l’humiliation, en payant mon vestiaire et en souhaitant à chacun une agréable soirée.

Le trajet du retour, à vélo naturellement, puisque nous sommes à Amsterdam, me permis de profiter d’une agréable brise, relativement douce sans doute pour un mois d’octobre en ce froid pays, mais plus fraîche tout de même qu’un alizé sur la côte en plein été. La fraîcheur de la nuit me redonna aussi vite que possible la pleine possession de mes esprits, certes souvent lents, mais toujours avides d’apprendre les leçons des péripéties que le destin farceur me réserve.

Ne va pas croire que la soirée a été désastreuse. Elle fait à mon avis un récit digne d’intérêt en ce qu’elle prouve la profondeur de mon enquête sur les désertions de l’élégance au pays des grands maîtres de la peinture, du fromage et des tulipes. Je ne connais en tout cas pas un seul journaliste de renom qui oserait, si j’ose dire, mouiller ainsi son maillot, pour vérifier la scientificité de son analyse.

Dans le prochain épisode de cette série d’événements marqués du sceaux de la banalité la plus plate, je vous parlerai d’un dicton célèbre selon lequel « tout à une fin, sauf la banane qui en a deux »…

Valériane Des Voiles

*référence à l’un des plus beau poèmes de la littérature médiévale et que l’on doit à Guillaume d’Aquitaine. Si cela t’intéresse, je te le ferais passer. Cette référence n’a évidemment rien à voir avec le contenu de cette anecdote bien futile.

La musique qui m’aidait à fendre la bise sur mon vélo dénudée

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