Je me souviens de ce matin là. Le jour coulait dans notre chambre comme du miel. Les voiles légers de la petite fenêtre flottaient, et en me réveillant, je ne savais plus si j’avais dormi ou rêvé. Comme dans une vie nouvelle, j’ouvrais les yeux à côté de toi. Comme si nous avions été mille ans dans ce lit blanc. Au loin, les bruits de la vie. Tout près, ton souffle encore endormi. Appuyée sur un coude, je me trouvais belle de te trouver si beau. Je regardais tes mains, et j’ai remarqué soudain qu’elles avaient guéri.

Et je me souviens de cette soirée, où perdus ensemble au milieu d’une fête, nous avons parlé jusqu’à être saouls. Des petits lampions se balançaient, mais peut-être était-ce des étoiles. Et enfin nous nous sommes tus. Parce que nous savions. Quoi? Mais je l’ignore! Nous savions avec certitude quelque chose d’indicible. Nous savions.

Je me souviens de ton soixante-dixième anniversaire. Nos petits enfants couraient partout, parce que nous les avons habitués à nos largesses. Ils ont fait ce qu’ils voulaient, chez nous, les enfants. Ce jour là, nous étions tous les deux lumineux dans nos cheveux gris. Nos rides cartographiaient nos vies. Fripés, nous riions avec les enfants et comme eux. J’ai attrapé une reinette, un peu par hasard. Et j’ai vu dans tes yeux que je t’émerveillais encore.

Je me souviens de notre première véritable dispute. Tu étais très fâché et après avoir crié, tu m’as boudé plusieurs heures. Je revois nettement ton regard déçu. Ce n’est qu’à ce moment là que j’avais compris. J’étais en tort mais tu as fini par me pardonner. Depuis ce jour, lorsque je gratte à la porte de ton bureau comme un petit chat, tu sais que j’admets mes erreurs et que je ne veux plus te voir triste.

Je me souviens du jour de ma mort. Tu m’aimais tant que tu m’as laissée fermer les yeux la première. La maladie m’avait épuisée. Mais elle m’avait aussi donné la chance de te dire au revoir et de dire aux enfants combien je les aime. Je me souviens qu’en mourant je me suis souvenue de tout.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Mieux que si c’était demain.
Je me souviens de toi.

Valériane Des Voiles

illustration: un ciel quelque part

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