Dans l’eau noire, enroulé sur lui-même, un Nautilus. L’eau est plus froide, plus sombre, plus seule, mais c’est ici que le coquillage avance, et c’est à ce mouvement que l’on remarque qu’il est vivant. Vince devant les aquariums se sent en paix. Voir qui se sent comme un poisson dans l’eau, c’est très décoratif. Non seulement décoratif, mais encore « rassurant ».

Dans l’obscurité de la salle des Nautilus, une femme frôle Vince. Il se retourne à peine, tout fasciné par le passage de l’animal-emblème entre les nappes de buées qui se forment sous l’effet de la différence des températures de l’eau et de l’air. De la surface, le Nautilus se moque bien. Le monde, les touristes, les natifs, les vallons et les monts, pour lui ne sont qu’une image. Lui, est un symbole. Vince s’imagine que depuis le temps que Nautilus médite, il doit avoir appris à laisser filer l’image. Il doit avoir appris à tout accepter : la pression de l’eau sur sa coquille ; l’usage de sa race comme d’une illustration attractive ; la dure loi du mouvement lent et continu ; la survie. Même dans cet aquarium circulaire, dressé au milieu d’une chambre noire, Nautilus a plutôt l’air d’un Bouddha de pierre que d’un animal en cage. Vince s’agace : la femme est là aussi, de l’autre côté du cercle de dévotion qu’impose la vitre de l’aquarium. Elle a l’air de prier le même dieu.

Dans l’eau sombre, il voit clair, le Nautilus. Tout autour de lui est noir, mais de sa coquille blanche naît un halo saint. Enroulé sur lui-même il vogue (même dans quelques mètres d’eau, il navigue avec la même mine que s’il était dans le grand océan). Et dans 10 000 ou 100 000 ans, les valons et les monts, les touristes et les autres ne seront plus. Mais Nautilus aura laissé la marque de son exosquelette en guise d’ultime empreinte de la vie.
Vince, à cause de son métier, imagine parfaitement avec quel reconnaissance émue des observateurs en blouse peut-être blanche recueilleront la coquille, et déduiront de la qualité de son enroulement l’histoire du monde.

Attendri, il en rit (intérieurement). La femme s’approche. La garce va parler et briser cet instant de communion.

Non, elle ne parle pas. Elle « passe » seulement.

Spirale infinie, Nautilus rêve d’un Nautilus qui rêverait de lui.

Valériane Des Voiles

Author Valériane Des Voiles

More posts by Valériane Des Voiles

Leave a Reply