Il glisse et tombe, si vite que c’est déjà arrivé. L’air est un mur hurlant. Quelques hautes branches perdues si haut, sont des cisailles. Les pins rêches et secs en cette saison, font de leurs aiguilles dans la vitesse des lames. Le bois est en béton. Ça craque. Mais nul ne sait ce que c’est que « ça ».

Plus bas précipité, de l’air de nouveau, plus froid et plus mat. Cet air là ne sonne pas ; il est brutal et sans aucun espace de suspension. Rien n’y vole ni ne plane, pas même un doute sur l’issue ou le chemin. De haut en bas, la tragédie de la ligne droite jusqu’à la fin est la seule qui fasse sa loi.

Germain Callifanche se tord et part en vrille, dans le tube étroit que forme le couloir de sa chute. Ce qu’il y a de haut, ce qu’il y a de bas, il ne le sait plus déjà. Ces dimensions là sont faites pour ceux qui ne tombent pas. Il lui restait le vague souvenir d’avoir été, avant, au sommet, et la certitude qu’il sera, après, sous terre. Mais de là, son cerveau tout rempli du vent qui le balaye, ne pourrait en déduire que le haut et le bas sont maintenant pour lui des dimensions du temps plus que de l’espace. Désormais seul s’exposait l’infini, c’est-à-dire les morcellements illimités de sa trajectoire pointilliste. Tomber une seconde, c’est comme chuter toujours, tant l’instant se dilate. L’espace est une dimension plus sûre que le temps, mais dans la chute, précisément, il se dérobe. Germain Callifanche panique.

Et soudain, de l’air en rafales successives et puis quelques bribes de terre toute noire, molle et odorante. Il les traverse comme au ralentit, se croit sauf, remarque même la filandreuse racine d’un peu de réglisse. Il se croit suspendu, c’est-à-dire sauvé, retenu enfin au milieu du début et de la fin. Mais cet état de grâce ne dure pas, et n’a d’ailleurs peut-être été que le fruit de l’imagination attentive de Germain Callifanche.

Il reprend à présent une vitesse terrible avant de rencontrer la roche. Elle fonce vers lui pour l’embrasser de ses lèvres furieuses, déjà entrouvertes. La roche est une fille facile. Elle se jette à la tête du premier passant. En se déchirant, la pierre ingère Germain Callifanche, dont la chute décidément ne fait que commencer. D’une certaine manière, il est au sommet de sa chute. Des vortex de calcaire acide et de tourbe fossilisée se forment, pour aspirer plus profondément notre homme dont le couloir de descente s’est à présent rétrécit au point de limer ses épaules.

Plus au fond de la terre, c’est encore la terre, et c’est encore le fond.

Après le fond, après la fin, après le bout, après le trou, il chute encore plus loin.

Valériane Des Voiles

Illustration: Winters LaCuidad-FallingMan

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