Le verdict tomba, implacable. Je devais me faire enlever au plus vite les dents de sagesse sous peine de souffrances indescriptibles (Nous ménagerons ici la sensibilité de nos lecteurs, même les plus aguerris). Ce fut là un vrai drame shakespearien car la magie féerique tire sa substance de ces mêmes dents. La mort dans l’âme, je dus me résoudre à commettre cet acte irréparable, qui me laisserait anéantie, sans force, à la merci de la bêtise humaine. Je broyais du noir des jours durant, maudissant la fatalité qui me frappait cruellement. Mais un matin, alors que le jour adressait son premier salut, les ultimes soubresauts de la nuit conspiratrice m’adressèrent un message «Cherche-la».
Je me réveillais en sursaut, l’esprit tournant à plein régime.
Je devais partir en quête car je ne pouvais laisser le destin me dérober mon bien. Mais comment allais-je trouver la sagesse dans le vaste monde?

            Il me fallait contacter au plus vite des experts de la discipline, qui seuls pourraient m’aider à l’identifier. Ce brave Descartes fut même enthousiasmé à cette idée. C’était avant même de connaître ma véritable nature féerique.
«Par la sagesse, on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant par la conduite de sa vie que par la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts» m’assena t-il. Pour un peu, j’aurais battu des mains et applaudi, ravie à l’idée que ma quête se révèle aussi courte s’il ne s’était empressé d’ajouter que le but de la connaissance était de nous «rendre maître et possesseurs de la nature ».
Mes yeux se glacèrent alors d’effroi car moi, une fée, j’étais précisément issue de cette nature. Je me voyais déjà réduite en esclavage, humiliée par le rationalisme moderne. Si la connaissance cartésienne visait à dominer les miens, alors il ne pouvait s’agir de la sagesse. Je pris brutalement congé, non sans avoir souffleté une paire d’ailes bien sentie au prétendu philosophe.

           J’étais de nouveau sur la route, bien décidée à dénicher un indice afin d’orienter mes recherches. Une idée se fit alors jour dans mon esprit. Si les philosophes ne pouvaient apporter la réponse à mes préoccupations, peut être que la Religion pourrait m’éclairer.
Au fil de mes pérégrinations (épuisantes au vu des innombrables pèlerinages auxquels il me fut donné de participer), ma rencontre avec le lama R…fut déterminante. «De la méditation naît la sagesse. Mais il vous faudra œuvrer de patience». Ma décision fut prise dans l’instant…il me fallait rencontrer le Maître en la matière, Bouddha lui même.
Je le trouvais sous un pipal, immobile comme une statue, n’esquissant pas un battement de cils à mon arrivée. Bon, l’accueil n’était pas des plus chaleureux mais j’étais ici dans un but bien précis et non pour échanger des mondanités autour d’un thé. Je m’efforçais donc de prendre la posture du lotus, fermais les yeux et attendis, attendis…et attendis encore.
Les moustiques commencèrent à fondre sur moi, le peau me démangeait mais je restais stoïque. Après tout, le jeu en valait la chandelle. Le tonnerre gronda dans le lointain, le vent fit la cour aux feuilles du vénérable arbre avant de les punir plus sévèrement. Ce fut finalement un véritable déluge qui s’abattit sur nous. J’étais trempée jusqu’aux os, me retenant à grand peine d’éternuer. Je tremblais de tous mes membres quand je décidais que la plaisanterie avait assez duré. Si la sagesse consistait à attraper la mort, alors autant mourir dans l’ivresse des sens et non de tétanie. Je laissais Bouddha à sa transe, abandonnant ainsi la voie de l’Illumination, convaincue que je devais trouver la mienne d’une autre manière…

À suivre

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