« En guerre » c’est un nouvel appel aux armes qui ne s’adresse pas aux citoyens, ni seulement aux travailleurs, mais aux hommes.

« En guerre » suit la lutte, que l’on a trop vite fait de croire éculée, d’un syndicaliste qui voudrait se faire entendre, et dialoguer plutôt que de négocier. Il hurle, et parle dans le grand vide de la machine à broyer les mots. Il hurle, mais personne ne l’entend, un peu comme dans nos pires cauchemars d’enfants. Son patron local, pantin de son PDG national, pantin de son PDG international, ferme l’usine, qui est rentable, mais plus assez, dans l’univers des chiffres où tout ce qui ne se « pèse » pas n’existe pas. Nihilisme de tableau comptable. Ceux qui travaillent là ne comprennent pas comment une entreprise qui gagne de l’argent peut les licencier, et le spectateur ne ne comprend pas non plus, à vrai dire. Le scénario du film tient tout entier sur cette incompréhension fondamentale, sur ce dialogue impossible des hommes et du système, de leur situation concrète et d’un « on » abstrait qui se présente comme la seule réalité qui soit.

La violence inouïe de la relégation dans le vide de ces existences, du brouhaha qui recouvre les mots, de la bien-pensance sur la nudité de l’idée, est intolérable. En une séquence anodine apparemment, au milieu du flot des hurlements et des manifestations de haine et de mépris, cette violence de la négation éclate: autour d’une table, enfin assis, le grand patron, accepte de rencontrer le petit personnel à jamais pour lui impersonnel, mais toujours petit. Son représentant, car bien sûr, au fond les horreurs de ses choix doivent être portées par son masque, commence en racontant ses nuits difficiles. Une femme engagée dans la lutte, et qui semble ne représenter qu’elle-même, puisque sa « couleur syndicale » n’apparaît jamais clairement rétorque: « Nous dormons mal aussi ». C’est une seconde, mais déjà les autorités, c’est-à-dire ceux que l’on autorise, lui demandent de se taire, de ne pas envenimer le débat, de laisser l’autre finir. Le big boss exprime ses remords, écoutons-le d’abord et surtout, comme à la messe. Bien sûr, il ne fait pas le mal de bon cœur. Bien sûr, il souffre, le pauvre, d’agir contre ses sens, et de fermer son usine chérie qui ne rapporte plus assez gros. Écoutons ses nuits difficiles et comprenons qu’il y a un homme qui souffre sous ce numéro bancaire. Mais les insomnies de cette femme, de ces hommes, sont hors sujet. Bien évidemment, qu’ils souffrent tous, mais comme tout le monde le sait déjà fort bien, le répéter ne fera pas avancer le dialogue. « C’est entendu, vous souffrez, et quoi? » Silence! Le grand « on » se met à votre portée, acceptez donc d’être « onifiés » et de perdre ce « je » et ce « tu » superflus. Cette scène d’une seconde précède le remake de l’histoire triste du PDG qui perd sa chemise, et sur lequel tout le monde s’apitoie. Et la violence éclate comme si elle n’était pas déjà là.

Cette violence choque le spectateur, mais, quand cesseras-tu donc d’être spectateur? Tout le monde sait, tout le monde voit, et même tout le monde regarde, mais « en guerre » te demande d’entendre.

Il suffirait peut-être de dire « non ».

Un petit bonhomme, bienveillant et bien mis, repoussera peut-être ses lunettes rondes plus haut sur son nez, pour souffler un très doux et compatissant conseil de sa voix chaleureuse et enveloppante: « Dire simplement « non » c’est facile, et puis cela ne résout rien. Il faut proposer des solutions, trouver des alternatives, mes petits. Quel est votre projet? Quel est votre plan b? ». Merci, petit bonhomme, de ta sollicitude. Mais va te faire foutre! Dire « non » cela suffit. C’est un acte de courage complet qui se suffit à lui même. Il n’y a pas d’alternative à proposer, parce que cette situation est tout simplement intolérable. Toute résistance commence par là.

Sur la manière dont la tragédie « en guerre » se termine, je ne dirai rien. Pas parce qu’il n’y a rien à dire, mais parce que c’était l’issue nécessaire de ce combat des mots que personne ne veux entendre, là où chacun se contente de voir. C’est l’image choc qui commande tout, mais dans cette image, l’homme est debout.

Valériane Des Voiles

*« En guerre », réalisé par Stéphane Brizé et avec Vincent Lindon, en salle actuellement.

illustration: photo tirée du film

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